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Libre et militant

(article à l'état de brouillon)

Après dix ans passés à m'intéresser au Logiciel Libre, il est devenu évident pour moi qu'une contestation sociale massive peinerait à s'organiser sur des logiciels et plateformes propriétaires. Mais cela ne semble pas être une évidence dans le milieu militant, loin de là ! En témoigne la quantité de mouvements de lutte qui s'organisent exclusivement via Facebook, Twitter, Whatsapp et Instagram. On pourrait penser que les groupes accordent peu d'importance à ces façades publiques et qu'en réalité, ils fonctionnent dans une parfaite cohérence avec leurs convictions anticapitalites en dehors de l'outil informatique, mais mon expérience montre que ce n'est pas le cas. Au contraire, le degré de prise de conscience individuelle et collective est très bien représenté par les outils informatiques utilisés.

Il est à mon sens inconcevable de traiter les problématiques d'aujourd'hui sans examiner le rôle central qu'y jouent les GAFAM. Leur emprise sur la société est immense, tant au niveau des individus que des collectifs et aucune éthique ne vient perturber leur course, guidée par l'unique critère du profit. Qu'il s'agisse de questions écologiques (réchauffement climatique, pollution, épuisement des ressources) ou sociales (inégalités, discriminations raciales ou sexistes, respect des droits de l'homme), je ne vois aucune solution satisfaisante qui ne se passe d'eux. Je propose ici une étude des outils utilisés dans les milieux militants ayant réfléchi à la question et ma vision pour les luttes à venir.

La plupart des organisations de petite taille fonctionnent principalement sur des outils propriétaires, que ce soit pour le partage de fichiers (Google Drive, Dropbox, WeTransfer), la communication interne (Whatsapp, Skype), la communication externe (Instagram, YouTube), les groupes de discussion (Facebook, Slack), la prise de rendez-vous (Doodle). Certaines ont entendu une partie du message de Framasoft et utilisent les outils que l'association met à leur disposition (Framapad, Framadate), mais extrêmement peu utilisent les services libres mis à disposition par d'autres acteurs comme les CHATONS.

Parmi les organisations de grande taille, le mouvement international de désobéissance civile extinction rebellion (XR) en lutte sur les questions écologiques a beaucoup travaillé sur les outils utilisés. Il dispose bien entendu de points d'entrée sur les réseaux des GAFAM mais ceux-ci servent surtout à accueillir le public non sensibilisé et les accompagner tout au long de leur parcours militant numérique. En interne, on trouve une multitude d'outils libres auto-hébergés à l'étranger alimentés en énergie renouvelable. On note par exemple Discourse (forum), Mattermost (discussion instantanée), Nextcloud+onlyoffice (documents), Etherpad (textes collaboratifs), Jitsi (appels vidéo). Certains de ces outils sont partagés entre les différents pays qui constituent le mouvement, d'autres sont instanciés localement et gérés indépendamment. Le mouvement organise des ateliers de sensibilisation à la sécurité numérique avec des partenairesa associatifs comme nothing2hide et recommande à ses membres des services comme protonmail (mail), signal (messagerie instantanée). XR héberge à titre expérimental des instances de certains réseaux sociaux fédérés comme Mastodon (microblogging) ou Peertube (vidéo).

L'exemple d'XR est très encourageant car il permet à une énorme quantité de jeunes militants très "gafamisés" de découvrir un autre usage de l'informatique. On retrouve cette même démarche chez plusieurs associations d'une certaine taille qui se dotent du même type d'outils. Cependant, ce mode de fonctionnement a une énorme limite : la multiplication des comptes et des outils. Pour peu qu'on soit impliqué dans plusieurs de ces organisations, on se retrouve très vite dans ce genre de situation :

  • 9 Discourse ( 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9 )
  • 3 Mattermost( 1, 2, 3, )
  • 4 Rocketchat ( 1, 2, 3, )

La solution à ce problème existe déjà et est vieille comme internet : la fédération. En rendant les services interopérables, on peut se contenter de trois ou quatre identités selon le contexte (par exemple travail, perso, militant, divertissement) et communiquer avec les autres. C'est le cas du mail où une adresse un@ici.fr peut communiquer avec l'adresse two@there.com alors que les services mails sont hébergés par deux entités différentes. Mais la fédération ne devrait pas se limiter au mail ! prenons l'exemple de Nextcloud. Depuis la version 15, Nextcloud rend le partage de fichier possible entre différentes instances via un mécanisme de fédération. Ainsi, plusieurs structures peuvent chacune héberger leur instance et partager des fichiers avec d'autres sans passer par un acteur centralisé (Dropbox, Google Drive) qui collecte son lot de données au passage.

La solution de Nextcloud reste très partielle : elle ne concerne qu'un seul logiciel et une seule fonctionnalité. Le mail étant un ensemble de protocoles, plusieurs logiciels l'implémentent. L'idéal serait donc une protocole de fédération qui concerne plusieurs usages, et la bonne nouvelle est que ces protocoles existent déjà ! XMPP est l'un des plus anciens. Ses débuts remontent à 1998 sous le nom de Jabber. Depuis, le protocole a été étendu et couvre un ensemble d'usages allant de la messagerie instantanée aux réseau social en passant par la VoIP ou la vidéo-présence. Plusieurs logiciels très connus fonctionnent ou ont fonctionné sur ce protocole parmi lesquels Google Talk, Facebook Messenger, Skype, Whatsapp... Certains se souviennent peut-être de la courte période entre 2011 et 2013 pendant laquelle la messagerie instantanée de Facebook était reliée à celle de Skype ? C'est XMPP qui était en dessous. Mais alors pourquoi la fédération n'est-elle pas possible ? Tout simplement par choix politique de ces entreprises. Pour bénéficier de l'effet de réseau et garder captifs le maximum d'utilisateurs, les GAFAM ont fermé leurs réseaux les uns après les autres. Le résultat est qu'il est aujourd'hui très difficile de s'émanciper des GAFAM.

J'ai pris XMPP comme exemple, mais je pourrais également parler de RSS (Really Simple Syndication, 2002) auquel Aaron Swartz a contribué. Récemment, d'autres protocoles sont apparus comme Matrix (2014) et ActivityPub (2018) avec une adoption bien plus large.

Mon message n'est pas tellement de recommander tel ou tel protocole de fédération. J'ai mis en place le site militant.es et un service de messagerie XMPP. Je souhaite sensibiliser le milieu militant à cette problématique.