Je n'ai rien à cacher

"Je n'ai rien à cacher"

En une dizaine d'année, internet a radicalement changé le monde de la surveillance. Alors qu'il était autrefois coûteux et difficile de surveiller les communications, c'est aujourd'hui devenu instantané et relativement facile. En Chine, la surveillance du gouvernement sur ses citoyens est omniprésente et complète, aux États-Unis, la NSA a accès à la quasi totalité des communications notamment via les grands acteurs comme Facebook et Google. En Europe, où nous utilisons beaucoup les services des géants américains, nous sommes également soumis à une surveillance poussée.

Plusieurs fois, nous nous sommes aperçus que cette surveillance mettait à mal les principes fondateurs de notre démocratie. Le patriot act rentre dans la législation américaine, la loi sur le renseignement est largement acceptée en France. On est donc en droit de se demander quel comportement adopter à l'échelle d'un individu.

Dans cet article, je ne vais pas faire état des outils de surveillance ni détailler en quoi cette surveillance nuit à la démocratie, mais je vais discuter d'une réponse que l'on m'oppose souvent quand je parle de surveillance : « Je n'ai rien à cacher » ; cette phrase met d'ailleurs souvent fin à la conversation. Je cherche ici à deviner les raisons pour lesquelles mes interlocuteurs espèrent conclure ainsi et leur apporter une réponse.

Au sens strict "je n'ai rien à cacher"

« Je n'ai rien à cacher ». Dans la plupart des cas, il a quelque chose à cacher et c'est normal : il n'aime pas quand on lit par dessus son épaule dans le métro, il ferme les rideaux quand il a du vis-à-vis, il met un mot de passe sur son ordinateur ou son téléphone portable, il met un scotch sur sa webcam, il adapte les conditions de visibilité sur Facebook, il a signé une clause de confidentialité pour son stage ou son travail... Même en dehors du secret professionnel, il est normal d'avoir une certaine pudeur et de faire attention à ne pas exposer sa vie privée en public.

Et s'il n'a vraiment rien à cacher, est-ce le cas de tous ses amis ? Quand un utilisateur de Whatsapp autorise l'application à accéder à ses contacts, il livre à Facebook tous son carnet d'adresse. Facebook se sert de ces numéros pour identifier chacun d'entre nous et nous placer sur une toile de connaissances. Ainsi, même quelqu'un qui n'a jamais utilisé ni Whatsapp ni Facebook a de grandes chaces d'être fiché par le réseau social. Pour ne pas être fiché, il ne suffit pas d'éviter ces services, mais il faut également que personne ayant notre numéro ne les utilise. Quand quelqu'un utilise Gmail, ce ne sont pas seulement ses messages qui sont lus, mais aussi tous ceux des gens qui correspondent avec lui. En utilisant Gmail, on condamne tous nos amis à voir leurs conversations avec nous surveillées.

Il est rarement vrai de n'avoir rien à cacher soi même, et on ne peut pas forcer tous ses amis à subir également cette surveillance. "Je n'ai rien à cacher" veut donc dire autre chose.

Plusieurs sens pour "je n'ai rien à cacher"

En général, quelqu'un qui me dit « je n'ai rien à cacher » ne me laisse pas aller plus loin. Mais j'ai quand même réussi à différencier plusieurs sens que les gens donnent à cette phrase.

"Je n'ai rien qui mérite une attention particulière pour être caché"

Les technologies de surveillance des GAFAM et des gouvernements ont réussi à retourner le problème : avant on devait faire un effort pour cacher des choses spécifiques tandis que maintenant, on doit faire un effort ne pas laisser toutes nos données accessibles. Ne rien faire pour se protéger, c'est en fait faire un effort pour faciliter cette surveillance. Les données personnelles ayant acquis une valeur financière énorme, faciliter cette surveillance peut nous sembler gratuit. Mais en réalité, utiliser des services gratuits, c'est sacrifier sa vie privée. La question n'est donc pas de savoir si on a quelque chose qui mérite une attention particulière pour être cachée, mais si toutes nos données et métadonnées méritent un attention particulière pour être vendues gratuitement à des entreprises qui en font leur commerce. Et j'explique ailleurs que ce commerce nuit à la société.

"Je ne peux pas faire autrement, je suis déjà fiché"

Il est vrai que l'on est allé très loin dans la surveillance et que rebrousser chemin demande parfois quelques sacrifices. Mais en matière de surveillance, ce n'est pas tout ou rien. Il est possible et important de faire des petits efforts pour protéger nos vies privées. À la fois pour un sentiment personnel une fois que l'on a pris conscience du problème, mais aussi parce qu'en acceptant en bloc la surveillance, on isole ceux qui veulent s'en extraire. J'ai consacré une page entière à proposer des solutions de manière aussi douce que possible : informatique durable. Ces outils permettent vraiment de protéger sa vie privée, c'est à dire de ne pas donner tout en clair à la NSA, mais soit de ne pas produire certaines informations, soit de lui compliquer la tache, soit de lui rendre tout simplement inaccessible via des services utilisant la cryptographie et d'autres techniques de confidentialité. Utiliser ces outils pour cette raison, c'est reconnaître le problème et faire quelque chose pour changer la situation. Ce n'est pas rien.

Ça m'est égal qu'on me surveille

C'est une non décision qui a des implications. Cette attitude transforme la présomption d'innocence en présomption de culpabilité. En effet, d'après le principe du "je n'ai rien à cacher" se glisse facilement l'idée du "si tu caches quelques chose, tu as sûrement quelque chose à cacher". Ce comportement rend la surveillance normale, légitime. À éviter.

On peut observer ce comportement chez les personnes qui ne sont pas sensibilisées au questions de surveillance, c'est pour cela que je participe à sensibiliser mon entourage. Certaines personnes refusent d'écouter. Il faut qu'elles comprennent que ce comportement est un accord implicite.

J'accepte cette surveillance pour lutter contre le terrorisme

Le gouvernement justifie cette surveillance par la lutte contre le terrorisme. Or pour l'instant, ces outils on été peu efficaces pour la lutte contre le terrorisme, mais très efficaces pour la lutte contre les militants d'extrême gauche, les écologistes, bref, les opposants au système. À mon avis, sacrifier notre démocratie pour un peu plus de sécurité n'est pas un argument recevable.

Si l'on prend l'exemple des États-Unis, les services de renseignements utilisent les informations à disposition pour déclencher des tirs de drones dans des pays comme le Pakistan, l'Iran, la Syrie. Plusieurs tirs ont exécuté non seulement leur cible, mais aussi les civils proches de la cible. L'armée américaine n'a eu à justifier de rien en justice. On ne peut pas se permettre de laisser assassiner quelqu'un sur la simple base des renseignement que l'on a sur lui. On ne peut pas laisser un outil aussi dangereux que cette surveillance entre les mains d'États qui ne respectent pas les droits de l'Homme.

Conclusion

J'espère que cette petite discussion vous a été utile, qu'elle a pu vous donner des arguments pour répondre à quelqu'un qui "n'a rien à cacher". En attendant les ordinateurs quantiques capables de casser RSA, nous pouvons toujours compter sur la cryptographie pour protéger nos données. En tout cas nous pouvons compter sur des logiciels libres et libérateurs pour ne pas avoir à signer les conditions d'utilisation liberticides de logiciels propriétaires.

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